
rencontre
Stéphanie Becker,
leçons d'un salon de thé
Rue du Point-du-jour à Argenton-sur-Creuse, La Comtesse aux pieds nus a fermé ses portes après un dernier vide-magasin hivernal. Ouvert en 2023 par Stéphanie Becker, ce salon de thé a marqué deux années intenses d’enthousiasme, de fatigue et de lucidité. L’ancienne gérante revient sur cette expérience, révélatrice des réalités de l’entrepreneuriat.
Derrière la devanture vert sapin de La Comtesse aux pieds nus, les derniers vestiges d’une aventure de deux ans ont trouvé preneurs. L’enseigne, pourtant presque flambant neuve, a tiré sa révérence en janvier. Encore émue par cette décision, Stéphanie Becker, à l’origine de ce salon de thé, a préféré revenir sur son expérience dans un lieu dépourvu de souvenirs trop chargés. C’est dans le petit coin café de L’Arbre du voyageur qu’elle s’est sentie le plus libre pour évoquer ces deux années d’entrepreneuriat, qui lui auront appris autant que tous les coachings du monde.

Un rêve ancien
Née au Blanc il y a 37 ans, Stéphanie Becker a presque toujours vécu dans l’Indre, et son métier d’infirmière lui colle à la peau depuis longtemps. « J’avais envie d’ouvrir un salon de thé depuis plusieurs années, j’ai d’abord cherché à Châteauroux. J’habitais à l’époque à Argenton, c’est finalement là que j’ai trouvé un local. » En 2023, au moment du lancement, Stéphanie continue de travailler comme infirmière et jongle entre ses vacations et la gestion du salon. Elle ne parviendra pourtant jamais à se consacrer complètement à son entreprise. « Je n’ai pas eu les aides espérées, et je ne m’attendais pas à encaisser tout ça. » Très vite, le quotidien révèle ses difficultés et ses pièges, et aujourd’hui, pour des raisons principalement liées à la rentabilité, l’aventure s’arrête.

La solitude derrière le comptoir
Car le commerce a beau être affaire de contact et de lien, Stéphanie Becker s’est sentie très seule durant tout ce parcours. « Tous les matins, c’est un miroir de ce qu’on ne sait pas faire qui nous est tendu. Ce sont les montagnes russes émotionnelles. Il n’y a pas ça dans le salariat, on sait plutôt à quoi s’attendre, c’est plus stable, même si entre les deux, je ne sais pas encore ce qui est le mieux pour moi. » L’entrepreneuriat exacerbe en effet les failles personnelles, révèle ce qui n’était que soupçonné, appuie là où le bât blesse. « Il fallait aller chez le comptable, je prenais ça comme une punition. Ça dit beaucoup de notre rapport à l’argent. Tenir un commerce, ça oblige à garder un cadre : il y a des charges, des fournitures, des taxes. On fait toujours des prévisions mais il y a souvent des mauvaises surprises. Je pensais que ça allait me guérir. J’y ai peut-être mis trop d’affect », se questionne-t-elle encore.

L'enthousiasme des débuts
Au début, Stéphanie Becker investit et se lance avec entrain. « J’aimais le côté foisonnant, j’ai choisi 80 références de thés différents à proposer aux clients, avec beaucoup de mélanges naturels. Il aurait peut-être fallu commencer avec juste vingt, provenant de belles gammes. » Au plus fort de son activité, elle propose également à sa clientèle des accessoires de thé, de la belle vaisselle, du linge de table, un coin livres d’occasion, de la petite restauration le midi, des brunchs le dimanche et des rencontres régulières avec des artisanes des environs. « Je vendais des produits de consommation ponctuelle, pas de première nécessité. La boutique fonctionnait bien pendant les fêtes et les vacances, ainsi que le samedi matin durant le marché, mais en dehors de ces moments c’était très calme. Curieusement, les gens ont besoin que votre commerce soit ouvert même s’ils ne viennent pas y consommer systématiquement. » Presque coincée dans son éthique, Stéphanie Becker est aux petits soins pour sa clientèle. « Je voulais faire comme à la maison, j’ai beaucoup soigné le service. » L’entrepreneuse, qui ne part plus en vacances et commence à sentir la fatigue s’installer, n’a pas la possibilité de faire face aux charges trop élevées qu’aurait engendré l’embauche d’une autre personne pour lui prêter main forte.

Grains de sable
Stéphanie Becker reconnaît avec lucidité que, dès les débuts, les grains de sable ont commencé à s’accumuler. Discrets ceux-là, mais particulièrement gênants lorsqu’ils finissent par gripper la machine. « La CCI m’a proposé un accompagnement mais j’ai arrêté assez tôt. Il y a peut-être eu un excès d’orgueil et des erreurs, mais ce n’est pas un échec. Je referais les choses différemment. Au départ il y avait beaucoup de peur et d’inconnu, je n’ai peut-être pas pris assez de risques. Aujourd’hui, j’aurais envie d’une vraie entreprise, avec une équipe qui pourrait gérer selon les compétences de chacun. » L’infirmière déplore une course à la performance à plusieurs niveaux. « Je n’avais pas confiance en moi, alors que c’est un métier qui repose finalement beaucoup sur l’image. Il faut avoir de beaux réseaux sociaux. » Quelquefois pourtant, des fissures apparaissent entre les lignes de ses publications. Lectrice assidue d’ouvrages de développement personnel, elle comprend peu à peu le piège des injonctions contradictoires de ce milieu et finit par se détacher de cet énième vecteur de pression.

Et après ?
Après ces deux années exigeantes, Stéphanie Becker a pris le temps de réfléchir à la suite. Aujourd’hui, elle est retournée à son métier originel. « J’ai repris un CDI d’infirmière, mais j’ai l’impression de retourner en arrière. » Car malgré la fin de l’expérience et l’approche de la restitution des clefs de son local, Stéphanie continue de vibrer pour d’autres rêves, bien tenaces. « J’aurais peut-être dû assumer une version plus luxueuse du salon de thé. Ça pourrait se faire, mais ailleurs, dans une plus grande ville. Je n’ai pas assumé cette étiquette plus raffinée pour ne pas exclure […] J’aurais pu faire des choix différents avec un coach, investir plus grand, mais je n’arrivais plus à avoir une vision sur le long terme. J’ai parfois manqué d’anticipation et j’étais effrayée par l’idée de trop emprunter au départ. […] Je trouve dommage qu’il n’y ait que des coffee shops qui ouvrent et pas plus de salons de thé. J’aime le côté historique, l’ambiance littéraire, et j’aime aussi la rencontre. Il y a des choses à garder, notamment avec les rencontres entre le public et les artisans. C’est quelque chose que je pourrais éventuellement reproduire, ailleurs. Et peut-être que dans six mois, j’aurais envie de quelque chose de complètement différent. En tout cas ici, je suis allée au bout de ce que j’avais à faire, je n’ai pas de regrets. L’entrepreneuriat offre une certaine liberté, mais il y a une vraie exigence derrière. Il faut écouter les entrepreneurs qui ont réussi et sont allés très loin, ils parlent tous de discipline, de gestion, de répétition. La liberté a toujours un prix, qu’on soit salarié ou non d’ailleurs. Et derrière l’entrepreneuriat, il y a une vision erronée et beaucoup de fantasmes. »
Sans aucun doute, c’est ailleurs et autrement que la suite de La Comtesse aux pieds nus s’écrira. ■