paroles de taiseux

Le taiseux n'a pas d'amis

Le Taiseux n’a pas d’amis. Le Taiseux n’est d’aucun camp.

Nous restons sur le seuil, à regarder ce qui se joue tous les jours devant nos yeux. Nous ne monterons pas sur la scène, ni pour endosser un rôle, ni pour arbitrer. Nous préférons interroger, observer, creuser. C’est une position inconfortable, qui interloque parfois et oblige souvent à se justifier. Car pour beaucoup, le seuil n’existe pas. Le théâtre humain porte peu d’amour à ceux qui pensent pouvoir rester dans la salle. Il pousse chacun à prendre part à la pièce, à choisir un rôle et porter un masque. Il faut être étiqueté et choisir. « Qui es-tu, toi, qui restes loin de nous ? Comment se fait-il que tu ne joues pas la partie ? » Ils deviennent rares ceux qui continuent d’observer, médusés, refusant de participer à cette curée qui fait se déchirer les gens entre eux et broie les liens humains.

La politique locale n’échappe pas à cette mise en scène. Elle en concentre d’ailleurs toutes les tensions. Et même si le soufflé devrait retomber d’ici quelques semaines, ce ne sera pas sans dégâts durables. Depuis plusieurs mois, nous observons une montée des tensions, des crispations, de la diffamation. La paresse intellectuelle a été couronnée reine du bal. Le soupçon, la simplification et la disqualification morale lui servent de cortège. Nous voyons aussi les sourires factices qui retombent après les photos, les poignées de mains insincères, les mises en scène grotesques pour séduire le plus rapidement possible. Nous voyons des hommes-lombrics sortir de terre. Nul doute que le paysage sera bien désert dans peu de temps, quand tout ce petit monde sera reparti à des souterrains plus confortables.

Le climat est polarisé, les moindres déclarations sont amplifiées, les raccourcis moraux vont bon train. Très rarement, cependant, il est question du fond, du bien commun, de l’avancée de nos petits territoires. Des gens ordinaires pensaient peut-être œuvrer pour leur ville, ils seront surtout sommés de justifier une appartenance face à une police morale qui refuse la nuance. Ils ne pourront pas expliquer leur cheminement ni leur point de vue. Une étiquette dit tout et empêche de voir la complexité des motivations personnelles.

En milieu rural, les fractures ne sont pas théoriques. Elles traversent les familles, les amitiés anciennes, les associations, les commerces. On continue de se croiser, mais autrement. Alors les regards se chargent, les silences s’épaississent. L’engagement devient un marqueur identitaire. Il n’y a plus d’artisans, d’artistes, de chefs d’entreprise. Il y a les bons, et les mauvais. Et les bons deviennent encore meilleurs quand en meute, ils attaquent les mauvais, à coups de procès d’intentions, de classification. Le mécanisme est laid mais se justifie toujours au nom du bien.

Tout n’est pas ainsi, partout, tout le temps. Il existe encore des espaces où la discussion tient bon, où le désaccord ne détruit pas le lien. Mais la tentation de la simplification progresse, et elle trouve dans les campagnes un terrain particulièrement inflammable.

Dès lors, nul besoin d’écouter, de lire un programme, de rencontrer les opposants. Dès qu’il s’agit de creuser, de réfléchir, les invectives pleuvent. Certains objets sont devenus impensables en dehors de toute condamnation immédiate. Le cercle du fréquentable est alors réduit à peau de chagrin.

Il est encore possible de ramener au centre la discussion réelle : celle qui écoute, qui nuance, qui accepte le compromis lorsque le consensus n’est pas atteignable. Nos territoires méritent cette exigence-là.

Le Taiseux défend depuis toujours la possibilité de réfléchir en dehors des carcans et la complexité des rapports humains. Pour cette raison, nous refusons la logique du camp, non par retrait, mais pour préserver la pensée et le lien. Nous rejetons l’idée qu’il existerait des opinions recevables et d’autres qui devraient se taire. C’est ce choix qui nous tient. 

Rester sur le seuil n’est pas se dérober. C’est maintenir un espace où l’on peut encore penser sans être sommé de choisir. Aussi, Le Taiseux n’a-t-il pas d’amis.

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