Le Berry fait peau neuve

Quel avenir pour le prieuré de Saint-Benoît-du-Sault ?

Le prieuré de Saint-Benoît-du-Sault fait aujourd’hui l’objet d’un projet de réhabilitation culturelle porté par une association et la municipalité. À partir de plusieurs regards locaux, cet article explore les différents enjeux liés à l’avenir du site.

 

Le prieuré de Saint-Benoît-du-Sault est un monument chargé d’attentes contradictoires. Silence monastique, souvenirs d’enfance, ambitions culturelles : chacun imagine un avenir différent pour le site. À mesure que les usages se discutent, les lignes de fracture jaillissent. C’est ainsi que toute tentative de réflexion sur son avenir semble aussitôt se heurter à des sensibilités à vif.

Peu exploité depuis plusieurs décennies, il continue pourtant d’habiter la mémoire collective et de cristalliser débats et désillusions. Les projets s’y succèdent, souvent avortés, laissant derrière eux un sentiment diffus de temps perdu et d’occasions manquées. Ce lieu emblématique engage aussi une certaine idée du territoire, de son identité et de ce qu’il souhaite transmettre.

Aborder la question du prieuré suppose donc d’accepter une forme d’inconfort. Parler de son avenir, c’est nécessairement composer avec des mémoires multiples, des expériences passées parfois douloureuses, et des désaccords profonds sur ce que devrait être une politique culturelle en milieu rural. C’est à cette complexité, plus qu’à la défense d’un projet particulier, que nous avons souhaité nous confronter.

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Un projet culturel en construction

Depuis plusieurs mois, l’avenir du prieuré de Saint-Benoît-du-Sault fait l’objet d’un travail de structuration, porté à la fois par l’Association culturelle du prieuré et par la municipalité. À la croisée de ces deux dynamiques, un cap se dessine  :  celui d’un lieu patrimonial adossé à un projet culturel clair, inscrit dans la durée, et pensé comme moteur pour l’ensemble du territoire.

Installé dans le Berry depuis 2019, Alexis Mazade s’est engagé au sein de l’association et coordonne sur le plan technique  la réflexion sur l’avenir du prieuré. Son parcours l’a conduit de la politique nationale aux dispositifs culturels en milieu rural, notamment à Montmorillon et à la Ferme de Villefavard.
«  L’association n’a pas vocation à animer le lieu mais plutôt à nourrir le projet de réhabilitation.  » Dans cette perspective, l’enjeu premier consiste à définir une orientation claire, susceptible de rendre le site à la fois lisible pour les habitants et crédible aux yeux des partenaires institutionnels.

Deux axes principaux ont ainsi été retenus. Le premier concerne le soutien à la création artistique contemporaine, avec notamment l’accueil de résidences photographiques, assorties d’un travail de restitution auprès de la population. Le second vise la valorisation des patrimoines dans leur diversité, qu’ils soient naturels ou historiques.
Pour Alexis Mazade, ces choix s’inscrivent dans une réflexion plus large sur les politiques culturelles menées hors des grands centres urbains. «   La question du patrimoine des périphéries, les acteurs politiques qui pensent que les habitants de ces zones n’ont pas de culture propre et qu’il faut leur en apporter une, c’est violent. Les discours que j’entends à Saint-Benoît-du-Sault, ce sont ceux que j’entendais à Tremblay-en-France. […] Les campagnes restent les grandes oubliées des politiques publiques, dans l’art comme dans les autres champs sociaux. Les besoins sont donc encore plus grands de se retrouver pour faire société ensemble à travers l’art, l’imaginaire et la culture, a fortiori à l’heure où les idées d’intolérance et de repli sur soi trouvent une résonance forte dans nos territoires ruraux où le sentiment de déclassement et la disparition des services publics sont plus forts qu’ailleurs.  »

En ce qui concerne l’utilité d’une telle démarche pour les habitants et leur implication, il ajoute  : «  Dans mon métier comme dans mes engagements associatifs, la prévention de la surreprésentation des classes bourgeoises et urbaines dans le champ de la création contemporaine, et notamment d’une vision fantasmée de la ruralité, m’anime. La photographie, comme le théâtre ou la musique, ne sont pour moi qu’un prétexte sensible pour créer du commun et permettre aux habitants de se rencontrer, par-delà leurs origines sociales ou leurs convictions personnelles. […] Inciter les artistes accueillis en résidence à rencontrer les habitants et à nourrir leur démarche de ces singularités et aspérités plutôt que d’imposer une vision extérieure est un engagement fort. Beaucoup d’acteurs culturels ne conscientisent pas ces enjeux.  »

Enfin, il défend une approche ouverte et fédératrice. «  Je mettrai un point d’honneur à ce que le projet du prieuré donne une juste place à tous   :  locaux historiques, néo-ruraux, communauté anglophone, artistes professionnels ou émergents, amateurs passionnés… On co-construit, on n’impose pas.  »

Du côté de la municipalité, le maire de Saint-Benoît-du-Sault, Damien Barré, insiste sur la nécessité de se prémunir contre plusieurs écueils régulièrement observés dans le champ patrimonial. Le prieuré, propriété de la commune, concentre à la fois attentes, projections et frustrations. «  C’est un sujet sensible et passionnel  », rappelle-t-il, soulignant l’importance d’un cadre de travail qui permette de dépasser les blocages hérités des décennies précédentes.
Parmi les tentations à éviter, il cite celle de la duplication de modèles existants ailleurs, celle de «  l’homme ou la femme providentiel  », ou encore celle des projets guidés avant tout par des goûts personnels. «  Le projet doit construire sa propre identité  », insiste-t-il, refusant aussi bien un équipement patrimonial figé qu’une animation culturelle déconnectée de l’histoire du lieu.

Le choix d’un fil directeur autour de la photographie s’inscrit dans cette logique. Pensé comme une thématique majeure, il vise à donner de la cohérence à l’ensemble sans exclure d’autres formes d’expression. Damien Barré rappelle que cette orientation résulte d’un travail de diagnostic, mené notamment à l’échelle régionale, afin de ne pas empiéter sur des équipements existants. «  On capitalise là-dessus, mais ce n’est pas un sacrifice.  » L’enjeu est de permettre une programmation identifiable, compatible avec les contraintes architecturales du prieuré, et pensée dans la durée.

«  C’est un lieu emblématique, ça crée beaucoup d’attentes, et forcément beaucoup de déceptions.  » Pendant longtemps, les discussions passionnelles autour de la destination du bâtiment ont pris le pas sur toute réflexion structurée.

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Subventions et contraintes du lieu

Si le chantier culturel du prieuré commence à trouver une ossature, notamment à travers des subventions accordées par la DRAC pour soutenir le déroulement des résidences photographiques, il n’échappe pas pour autant aux interrogations que soulève tout investissement public sur un territoire fragile. À Saint-Benoît-du-Sault, où les enjeux d’emploi et de vie quotidienne demeurent centraux, la place de la culture et de l’art subventionné ne s’impose pas d’emblée comme une priorité, dans un contexte de fortes tensions sur les politiques publiques.

Pour les porteurs du dispositif, cette aide ne saurait être détournée vers d’autres usages. Elle répond à un cadre précis et s’inscrit dans une logique d’amorçage. Alexis Mazade défend l’idée selon laquelle l’investissement culturel génère des retombées indirectes en matière d’attractivité, de fréquentation et d’activité locale, et pourrait, à terme, servir de levier pour des financements plus conséquents.

Mais que se passerait-il si ces premières initiatives ne suffisaient pas à enclencher une dynamique plus large ? Le bâtiment pourrait-il rester durablement dans un entre-deux, ni restauré, ni pleinement investi ? D’autres modèles, comme le mécénat ou les partenariats public-privé, sont parfois évoqués dans des situations comparables, mais ils exigent eux aussi une définition précise de la vocation du lieu.

La question du travail humain que suppose un tel équipement se pose également. Surveillance, médiation, programmation, entretien : à terme, le fonctionnement du prieuré ne pourra plus reposer uniquement sur le bénévolat. Là encore, l’évolution devra être progressive et conditionnée à la capacité du lieu à générer de l’activité et à s’inscrire dans un modèle économique soutenable.

Enfin, pour la municipalité, la question financière est indissociable de l’orientation retenue pour le lieu. Damien Barré rappelle que le prieuré ne peut être pensé hors de son histoire ni de ses contraintes matérielles, et qu’il n’est pas possible de dissocier patrimoine et pratiques culturelles. «  Du patrimoine sans culture, ce sont des pierres mortes. Et l’inverse est tout aussi vrai : on obtient quelque chose d’artificiel.  » Il exclut ainsi l’hypothèse d’un musée d’histoire de la commune ou d’un musée médiéval et se méfie des solutions toutes faites importées d’ailleurs. «  Les gens reviennent de week-end ou de vacances avec des suggestions. Ce sont des tentations contre lesquelles il faut lutter. Trouver un point d’équilibre implique des renoncements, des choix assumés et une inscription dans le temps long.  » Dans cette optique, le projet en cours ne cherche pas à faire consensus à tout prix. «  Il ne fait plaisir à personne  », reconnaît-il, y voyant paradoxalement un signe de maturité.

La photographie et certaines formes de spectacle vivant se sont imposées progressivement, non comme un renoncement, mais comme une ligne de cohérence. «  Il fallait accepter de sacrifier des illusions pour chercher quelque chose qui fasse écho ici.  » Cette orientation s’appuie aussi sur une histoire locale, marquée par des figures comme Willy Ronis ou Jenny de Vasson, et sur des initiatives déjà reconnues par des acteurs professionnels du milieu photographique, comme le festival des Rencontres Photographiques porté par Guillaume Beloeil.

Conscient de l’ampleur du chantier à venir, évalué à plusieurs millions d’euros, Damien Barré souligne enfin que le prieuré ne doit ni devenir un lieu privé ni se couper de la population. «  C’est le patrimoine des Bénédictins. Il doit rester un moteur pour tout le territoire.  »

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Un lieu habité

Au-delà des choix culturels et des montages financiers, le prieuré de Saint-Benoît-du-Sault demeure avant tout un lieu singulier, porteur d’une mémoire multiséculaire et parfois contradictoire. Sa vocation religieuse originelle, les usages successifs qui s’y sont greffés, les périodes d’abandon comme les tentatives de réappropriation ont laissé des traces visibles, matérielles autant que symboliques. Chacun semble y placer une attente différente, souvent façonnée par des souvenirs personnels ou une vision idéalisée du passé.

Cette accumulation de regards explique en partie la difficulté à faire émerger une orientation qui ne soit ni la simple reconduction de ce qui a déjà existé, ni une rupture brutale avec l’histoire du site. Le prieuré n’est pas une page blanche. Il n’est pas non plus un espace neutre, interchangeable avec d’autres équipements culturels du territoire. Son architecture, sa situation, son silence même imposent des limites autant qu’ils offrent de possibilités.

Dans ce contexte, toute tentative de redéfinition de son avenir se heurte à une tension récurrente entre usage et respect, animation et préservation, désir de faire vivre le lieu et crainte de le dénaturer. Ces questions ne sont ni nouvelles ni propres à Saint-Benoît-du-Sault. Elles traversent de nombreux sites patrimoniaux ruraux, confrontés à la fois à l’érosion du temps, à la raréfaction des moyens et à l’exigence croissante de justification de chaque choix.

Pour mieux comprendre ce qui se joue ici, il est nécessaire de quitter le seul terrain de l’actualité et des intentions déclarées, et de replacer le prieuré dans une histoire plus longue, faite d’élans, d’échecs, de bifurcations et de renoncements. 

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Des usages successifs et fragiles

Avant les grandes lignes, les axes d’avenir et les montages financiers, il y a le souvenir des usages, modestes ou durables, qui ont tenté de faire vivre le prieuré au fil des années.

Chantal Gerbaud, passionnée d’histoire et investie dans la vie associative et culturelle de Saint-Benoît-du-Sault, se souvient de ses expériences au prieuré au début des années 2000 durant l’un des premiers Festivals des Bouchures, lorsqu’un salon de thé associatif est installé durant quinze jours d’été. «  Il n’y avait pas d’eau, on avait mis de jolies nappes, des tasses, ça plaisait aux gens.  » Le lieu, alors peu investi, se prêtait à une forme de convivialité simple, presque improvisée. Pour autant, cette tentative, comme d’autres, s’est heurtée à un climat local parfois rétif. «  Des gens d’ailleurs trouvaient ça très bien, mais ici on était parfois regardés comme des gens bizarres. […] S’approprier un territoire est absurde  », rappelle-t-elle.

Chantal Gerbaud a vu se succéder des projets inaboutis, des élans freinés, des tentatives avortées. Elle constate aujourd’hui que la situation semble plus structurée, notamment grâce à des interlocuteurs identifiés et à une meilleure compréhension des rouages institutionnels.

Pour elle, le choix des arts visuels ne se limite pas à la photographie. Il s’inscrit dans une continuité plus large, en lien avec les attentes des collectivités et des financeurs. «  Pour pouvoir avoir des subventions, il faut être raccord avec ce que veut la région. Il y a un besoin des arts visuels dans le sud du département de l’Indre.  » Cette orientation n’exclut pas d’autres usages, à condition que le lieu parvienne à trouver un équilibre économique. «  Il faut récupérer de l’argent. Les lieux de culture doivent en rentrer. Jamais on ne pourrait faire quelque chose de totalement gratuit.  »

La question du bénévolat, longtemps centrale, semble elle aussi atteindre ses limites. Faire fonctionner un tel site suppose des moyens humains constants. Surveillance, expositions, accueil du public : «  ça prend beaucoup de temps, ça ne peut plus être seulement des bénévoles  ». La démocratisation culturelle, souvent invoquée, se heurte ici à des réalités très concrètes.

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Contraintes architecturales et scénarios possibles

À mesure que les usages se succèdent et que les orientations se redessinent, une constante demeure  :  le prieuré résiste aux projections trop rapides, aux modèles importés, comme aux enthousiasmes qui peinent à s’inscrire dans la durée. Derrière les débats contemporains sur la culture, l’attractivité ou la gouvernance, se pose une question plus ancienne et plus profonde  :  que peut réellement accueillir un tel lieu, sans se renier ni se dénaturer  ?

C’est à cette échelle, à la fois historique, architecturale et anthropologique, que se situe le regard de Christian Zarka. Habitant du Val d’Anglin, licencié en histoire et docteur en ethnologie, spécialiste de l’habitat traditionnel et des comportements culturels, il observe depuis plusieurs décennies les tentatives successives de valorisation du prieuré. Son analyse ne s’inscrit ni dans l’opposition frontale ni dans l’adhésion de principe, mais dans une interrogation patiente sur la compatibilité entre le bâti, ses usages possibles et les ambitions qu’on lui prête aujourd’hui.

Il rappelle que Jean Chatelut, maire de Saint-Benoît-du-Sault de 1977 à 2001, avait déjà porté l’idée d’un «  centre du paysage  », mais que ce projet s’était heurté à des contraintes financières et structurelles. «  Un monastère n’est pas un bâtiment comme les autres. Son architecture a été pensée pour le recueillement, le silence et le chant grégorien. On ne peut y organiser de conférences, de projections ou de concerts sans se heurter à une acoustique problématique. À moins de tout casser dedans et de tout reconcevoir, les usages possibles restent limités.  »

Deux options se profilent à ses yeux  :  conserver le site tel quel et le valoriser comme ruine historique, ou entreprendre une restauration profonde avec réflexion sur l’usage à long terme et un modèle économique viable. Pour financer cette restauration, il évoque des fonds privés ou le recours à une communauté monastique, comme celle de la basilique de Saint-Benoît-sur-Loire, qui pourrait redonner une vocation spirituelle tout en préservant l’intégrité architecturale. «  J’ai pris l’exemple de plusieurs monastères où cette cohabitation se passe bien, près de nous à Fontgombault ou Villesalem. Des ‘‘chambres’’ pourraient être louées à des laïcs ayant besoin de périodes d’isolement, comme cela se pratique dans divers monastères en Grèce.  »

Il conclut sur la limite actuelle de l’association  :  «  Une restauration n’est pas du ressort de l’association telle qu’elle est aujourd’hui  :  elle n’a ni accès aux fonds, ni accès aux décisions municipales ou régionales, ni, surtout, des personnes d’expérience pour décider ceci ou cela et, en conséquence, la capacité de porter solidement un tel projet.   »

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Composer avec le temps

À travers les débats qu’il suscite, le prieuré révèle moins un désaccord ponctuel qu’une difficulté plus profonde à penser collectivement l’avenir d’un lieu chargé d’histoire.

Derrière les discussions sur ses usages se joue ainsi la manière dont un territoire accepte, ou non, de se raconter sans se fracturer.

Une chose est sûre cependant : le prieuré, longtemps laissé en suspens, ne pourra survivre aux indécisions prolongées. Mais, à l’inverse, toute tentative de passage en force, qu’elle soit politique, culturelle ou symbolique, risquerait de raviver les tensions et d’éloigner durablement une partie des habitants. Entre le risque de l’immobilisme et celui de la projection idéologique, le lieu impose prudence et méthode, et son héritage, aussi précieux qu’exigeant, rappelle que certains sites ne se livrent qu’à ceux qui acceptent de composer avec leur passé. 

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